Où M verse une larme sur les cailloux andins (The One with the Plomo)
**¡ Achtung: big tartine ahead !**
Voilà. C’est fini. On plie et on se rapatrie. Non sans faire un dernier petit tour au Chili. Début janvier, on doit rendre l’appart et commencer notre vie de gitans latinos. La dernière occasion pour faire une sortie dans la Cordillère, c’est maintenant ou jamais. Ca sera donc maintenant ! Pour une dernière faut pas faire dans la dentelle. J’ai envie de faire l’expé la plus longue, la plus dure, la plus haute, la plus exigeante .. tout en restant compatible avec certains aspects de notre vie. Je dois donc réussir a caser ça entre le déménagement, la rédaction d’un article pour un congrès et la formation de mon successeur sur le projet cardio. J’écarte de ce fait les sommets à 6000m et plus au tréfonds du Cajon del Maipo qui me faisaient de l’œil au cours de la dernière sortie : trop long. Et c’est tout naturellement que je me rabats sur le Plomo, magnifique montagne qui saute aux yeux de tout amateur de sommets dés les premiers pas dans Santiago, et pour peu que le smog le permette… Le Plomo c’est un peu une légende. 5450m de montagne très capricieuse qui ne se laisse pas approcher par n’importe qui ! Le climat est en effet très violent et lunatique. Et à partir de midi, au sommet, se déchaînent des vents dantesques accompagnes de tempêtes électriques. Ca fait rêver non ? A part ça, le sommet est réputé pour sa « puna », c’est-à-dire le mal des montagnes qu’il engendre du fait du vent omniprésent et des dépressions locales qui vont avec. Le-dit vent, par ailleurs, soufflant du nord sur tout l’itinéraire, a le loisir de se refroidir longuement au contact des 2 glaciers qu’arbore le Plomo avant de balayer la tronche hagarde et essoufflée de l’andiniste inconsciemment engagé dans la voie. Enfin, la réputation « punera » du Plomo en fait le site préféré des cordées venues des plats horizons européens et qui désirent s’acclimater un poil avant de s’attaquer à un autre géant dans la famille Cordiliera, j’ai nommé l’Aconcagua. Bref, un sommet pas très technique, ni très exposé .. mais en apnée. C’est donc décidé. Je vais au Plomo !
Tout fier de ma décision, je l’annonce aux potos lors d’une soirée chez Nico. Entre ceux qui paternent, ceux qui doivent faire leurs valises pour aller dans le sud, ceux qui ont de la famille qui déboule de France et ceux qui ont trop de boulot .. c’est la débandade. Seul Adrien, un « franchute » (= franchouillard) tout frais débarqué de son Paris hivernal accroche pas mal et même s’il n’a qu’un mois en post-doc à passer à Santiago me dit qu’il s’arrangera bien pour caser 4 jours de montagne ! Il envoie gros en escalade et me dit avoir une bonne expérience dans les Alpes et même au Népal. Engagé ! On ira donc à 2.
Les préparatifs se font à la chilienne, totalement à l’arrache. Je dégotte tout de même une bonne carte avec des données alti crédibles, investis dans un sac a dos de 90 litres (après avoir revendu celui de 60, décidément trop étriqué pour le Plomo) et trouve la veille du départ un moyen pour nous rendre à La Parva, station de ski et poste avancé de la civilisation dans la haute Cordillère. Pour cela on fait appel à Sergio, guide de haute montagne et .. taxi santiaguino ! Adrien de son coté se débrouille pour emprunter tout ce qui lui manque .. il taxe à tour de bras crampons, piolet, sur-pantalons et même les pompes .. C’est le bonheur d’avoir une pointure « populaire ».
Coté préparation physique c’est pas mal chilien aussi. A cause du taff, pas de jus le soir pour aller à la piscine comme je me l’étais promis .. l’objectif de 5km par semaine que je m’étais fixé s’éloigne ... J’opte par contre pour la « régularité au quotidien ». Let´s faisons simple. Tout d’abord je renonce aux ascenseurs, et me cogne les 13 étages à pied matin et soir, avec le matin un aller-retour bonus. Mine de rien, une sinistre cage d’escalier est un bon terrain d’entraînement : plus on monte et plus on est cassé des jambes et plus la tête tourne. Il faut alors coûte que coûte aligner des pas bien posés, tout en avalant les marches 3 par 3 le plus vite possible. C’est un peu ce qui se passe autour des 5000, la main courante en moins.
Coté bouffe je fais dans l’expérimental. Au lieu d’ingurgiter des tonnes de protéines tous les jours, je me fais coacher par Marjo qui me fait profiter des bienfaits de son alimentation « Seignalet ». Légumes et poissons à la vapeur ou crus, plein de fruits, pain complet, noix et graines en tous genres, huile d’olive toujours à froid, exit le lait et ses dérivés, et même exit la viande ! .. Je me sens de mieux en mieux et je perds des kilos. C’est pas très logique de perdre du poids avant de partir mais bon .. on verra bien là-haut !
2 semaines après le déclenchement de l’opération « Ploplo », un beau dimanche matin le Sergio vient nous choper à l’aube. Le soleil vient de se lever et le Plomo, un des premiers sommets qui s’éclairent au chant du coq, nous fait risette. Zéro nuages, le temps est au beau fixe .. mais au vu des récentes expériences je me garde de tout commentaire. Dans la bagnole, Sergio, vieux de la vieille, nous met du plomo dans la cervelle. « Les montagnes, vous savez, elles seront là encore dans 5 ans alors si le jour de l’attaque vous le sentez pas, ben n’y allez pas. C’est dame Nature qui va décider, pas vous, mais faut bien l’écouter sinon .. ! ». On cause, on cause. On parle Aconcagua, voie des Polonais, qu’on ne fera pas cette année comme on se l’était dit avec les Fabrices il y a plus d’un an. Trop cher, trop long et trop de trucs à faire pour consacrer tous les WE à la préparation physique. Et là, boum, on apprend qu’il y a une voie au Ploplo très semblable à la voie des Polonais : le glacier Iver .. une sorte de directissime vers le sommet, une autoroute à coté de laquelle la voie normale est un pauvre chemin vicinal tortueux. Seul inconvénient : une pente de glace entre 45º et 50º située entre 4400m et 5100m d’altitude. Une fois arrivés là, les derniers 300m à monter c’est de la gnognotte. Nous, partis pour la voie normale, on n’a ni corde, ni broche à glace et uniquement de piolets de marche. Unanimement on répond « bon ben heuu .. on verra comment on le sent au pied de la voie, hein ! ».
Arrivés à La Parva, le Sergio fait cracher ses tripes à son taxi pour nous emmener le plus haut possible sur les pistes de ski. En descendant de sa Nissan, l’alti pointe déjà a 2900m … et on est en bas de la station. Sergio part après nous avoir laissé sa carte de visite. Mais on descendra sans doute en stop car la course n’est pas donnée ! Et c’est parti pour la première journée de pur bonheur. On avale rapidos la première montée supra-chiante dans les pistes de ski, entre pylônes et réservoirs artificiels d’eau pour canons à neige, pour arriver à la lagune au pied de la Falsa Parva. C’est une toute petite journée d’acclimatation pépère. Objectif : la « vega » (= champ fertile) de « Piedra Numerada ». Situé á 3400m environ, cette petite tache de verdure au milieu de l’aridité andine doit son nom au gros caillou utilisé par les « huasos » (= bergers chiliens) pour compter le bétail à la montée au « pâturage » et à la descente. Idéalement ces deux résultats doivent être assez proches .. sinon l’huaso l’a dans l’huos. 2h plus tard on voit, au détour d’un virage, s’étaler devant nous Piedra Numerada, vert fluo dans ce vallon rouge et ocre. La vega est alimentée en eau par les nevés des sommets qui la flanquent et par un monstrueux torrent issu des glaciers du Ploplo.
On est dimanche aprem’. Les santiaguinos venus passer le WE au frais plient bagages et chargent les mules (au sens premier du terme) pour rentrer dans la mégalopole puante. Avec Adrien on se vautre au soleil en guettant le départ des gonzes dont l’emplacement de tente nous tente. Là on découvre que eau + bétail = moustiques .. et même carrement taons ! Quelques heures plus tard le camp est désert. On se retrouve seuls face au Plomo qui trône au milieu de ce cirque, dominant par son aspect et son altitude tout ce qui l’entoure. On contemple l’Iver en silence. On se tâte mutuellement. « Ça a l’air de passer quand même, non ? », « Bah, difficile à dire, on le voit trop de face, là », « Ouais, c’est p’tet bien assez raide en fait… », … Et peu à peu je réalise que je serais déçu si on ne tente pas cette voie pour ne faire « que » la normale du Plomo. Pour couronner le tout, 4 condors énormes viennent tournoyer autour d’un pic sur notre droite. On suit leur vol apaisant. On ne réalise vraiment leur taille qu’en apercevant leur ombre sur la falaise où doit se trouver le nid. On imagine difficilement les 3 ou 4 mètres d’envergure de ces planeurs majestueux. Au coucher du soleil ils se dispersent et nous on va au dodo. Il est 20h, au moins on va bien se reposer pendant cette paisible excursion !
Le jour suivant on n’a que 800m à monter pour rallier le camp de base. Le réveil n’est donc pas trop matinal malgré la très longue nuit. On a le choix entre 3 camps. Le plus bas est un refuge 3 places. C’est le plus abrité du vent et il y a de l’eau (encore sous forme liquide), le deuxième, plus haut est un terrain de camping très exposé à la « puna » et le troisième est un refuge, hyper exposé au vent, donc à la puna et sans eau. On opte pour le camp bas, toujours pour l’acclimatation et aussi pour l’eau, élément essentiel dans la lutte contre le mal des montagnes. La recette est simple. Primo : boire, boire et boire encore. Boire jusqu’à l’exagération. Pendant ces deux jours je bois à la pipette dés que je m’arrête. Plus de 3 litres par jour en comptant les soupes… Tout ça pour un malheureux pipi le soir juste avant de se planquer dans le duvet. C’est dire si le corps a besoin d’eau pour tenir le coup. Deuzio : respirer profondément. A chaque pas, gonfler les poumons à bloc, retenir un peu et expirer en poussant avec le ventre. Boire à la pipette devient alors un exercice intéressant de synchronisation car une gorgée avalée au mauvais moment fait perdre le souffle. Une bonne synchronisation air-eau procure au contraire un sentiment de mécanique bien rodée, avec une alternance de déglutitions, aspirations profondes et expirations qui fait penser à une locomotive à vapeur en cours de remplissage de cuve. Tertio : à la fin ne pas oublier de souffler dans la pipette sinon l’eau gèle dans le tube et c’est mort pour l’hydratation !
Au bout d’une belle marche on atteint le camp. Un groupe d’une dizaine de personnes est en train de plier. Ils attendent les mules pour redescendre. On se rencarde sur les conditions. C’est l’hécatombe. Personne dans le groupe n’a fait le sommet. Tous redescendus à cause du vent ou du froid. Le club d’andinisme de Santiago était là aussi. Sur les 25 engagés, seuls 5 ont fait le sommet et les deux qui ont tenté l’Iver ont fait demi-tour à cause du vent. Bon, bon, bon … Quant au glacier, il est en mauvaise condition… Sa surface est parsemée de « penitentes » (= colonnes de glace pouvant dépasser un mètre, et qui font penser à une procession de pénitents), la progression est donc plus difficile mais aussi beaucoup moins dangereuse que sur un glacier plat. La preuve, les deux gars du club se sont engagés sur le glacier sans même mettre leurs crampons. C’est un peu de la connerie tout de même mais bon … ça illustre bien la situation ! On sait pas trop quoi penser. Le plus simple est de faire une reconnaissance. Comme ça si on doit se lever a 3h et partir à la frontale, au moins, on aura un peu repéré la route.
On pose donc les sacs et zou c’est parti à l’attaque du Ploplo. En montant on croise les résidus du groupe qui descendent et nous gratifient d’un « ben bonne chance, hein ! » qui sonne un peu pessimiste. Ca monte raide dans la moraine. Adrien découvre la Cordillère et ses interminables pierriers qui cassent les jambes et le moral. Le vent rend la respiration difficile en nous soufflant littéralement l’air de la bouche. Adrien constate « Là, on a passé encore un cap dans le manque d’oxygène !» Malgré tout on progresse. A 4300m Adrien décide d’arrêter de monter pour aller tâter le glacier et voir s’il est praticable depuis le bas. Moi je continue de monter dans la caillasse. J’atteins le refuge le plus haut, à 4600m. C’est un ruine. Des trous partout… Bref un refuge parfait pour planter une tente dedans ! La voie normale par contre est excellente. Hormis le caractère déprimant du pierrier, le sentier est très lisible. Même à la frontale, impossible de se perdre. Je me sens super bien, à tel point que je regrette presque de redescendre. Mais il est déjà 16h … je ne vais pas monter dans la gueule du loup. Je rejoins Adrien plus bas. Il m’apprend enthousiaste que le glacier est nickel. C’est donc décidé, demain on passe par l’Iver !
On redescend au « campo base ». Les derniers importuns quittent les lieux. On est donc de nouveau seuls face à nos hôtes hostiles et froids. Bien au chaud dans le duvet, cette fois bien avant le coucher du soleil, on fait carburer la popotte. Soupe et pâtes complètes thon/tomate. Hmm … Adrien donne des signes de puna pas très rassurants. Il a mal à la tête, pas d’appétit et des frissons. Pas glop. Il se couche en mangeant comme un p’tit condorito. Moi j’engloutis mes pâtes et m’occupe de la provision de flotte pour le lendemain. Puis au dodo. Ne sentant pas le sommeil venir je laisse le refuge ouvert pour admirer le ballet de nuages au dessus de la mer de montagnes en dessous. Les vents violents disloquent et reforment les nuages sans pitié. Les sommets se voilent et se dévoilent au gré des tourbillons de vapeur. Le tout dans une chouette lumière de couchant. Quelques kilomètres cubes de nuages disloqués plus tard je décide de refermer le refuge et tenter de dormir. Je sens que ça va pas être gagné. L’expression « fermer l’œil de la nuit » est stupide. Je serre les paupières mais rien n’y fait, je n’arrive pas à fermer l’œil de la nuit. Autant des fois j’arrive à somnoler une heure ou deux mais là, non, nada, nuit 100% blanche ! L’altitude, probablement, l’adrénaline, sans doute aussi … Heureusement le réveil est prévu pour 5h … Ca ne devrait plus être très long !
A défaut de rêves, quelques puissantes réflexions philosophiques plus tard, j’éteins le réveil avant même qu’il ne sonne et je tire le bienheureux Adrien de son sommeil que j’espère avoir été réparateur. Le vent a brassé le refuge toute la nuit mais heureusement s’est un peu apaisé à l’approche du lever du jour. On comate comme des zombies. J’émerge de notre cabane et découvre à ma stupeur générale qu’il fait .. chaud ! Enfin… bon… en tout cas rien à voir avec les conditions polaires auxquelles on s’attendait. Il y a également une légère brise mais pas de quoi surgeler un lama. Les premiers pas sont un calvaire. Mal réveillés, tout engourdis et le souffle court on attaque à 5h30 la raide moraine qui permet d’accéder au pied du glacier. Heureusement peu à peu les machines se remettent en route et bientôt on arrive à progresser avec un bon rythme. Adrien galère un peu tout de même… Apparemment la puna ne lui lâche pas les baskets.
Arrivés au pied du glacier on chausse le crampons et on troque les bâtons de marche pour les piolets. Et zou, à l’assaut de l’Iver, droit devant, au plus raide ! Les pénitents ne nous facilitent pas la tâche. Leur hauteur et leur espacement m’obligent à poser le pied dans des positions peu naturelles. Impossible de monter tout droit dans ces conditions… On tire de grandes diagonales à gauche et à droite en espérant sortir du champ de pénitents. Mais rien à faire, la procession occupe toute l’étendue du glacier. Je cesse de râler lorsque la pente atteint les 50º et que je me trouve plutôt rassuré par ces petits monticules de glace qui me retiendraient plus facilement en cas de pépin. Adrien, par contre, n’apprécie pas trop. Il se crame complètement dans ce zig-zag acrobatique. Vers 4800m je sors enfin du champ de pénitents. La pente se maintient à 45º et la glace lisse cette fois m’oblige à un effort de concentration supplémentaire. La progression devient alors facile mais engagée. Je tire une grande diagonale vers un caillou qui dépasse de la glace et me pose là en attendant Adrien qui, beaucoup plus bas, tente de se frayer un passage parmi la foule de repentis. Il est 10h. On a perdu énormément de temps. Le soleil tape maintenant franchement sur la glace. Il ne faut plus s’éterniser sur l’Iver. Après 20min d’attente et voyant qu’il n’arrive plus à progresser, je décide de sortir du glacier pour rejoindre la voie normale. Adrien fait de même et me rejoint dans le pierrier 30min plus tard, complètement mort. On croque un morceau, je le re-motive mais peu après il décide de jeter l’éponge. A 4930m il fait demi-tour et attaque la descente par le confortable pierrier. Je décide de continuer seul pour aller au moins titiller un peu le sommet. La voie normale est « rando » et la météo est idéale. Après 40min de marche j’arrive au col, juste sous le sommet. Mais il est déjà trop tard et je n’ai pas envie de m’engager seul sur l’arête sommitale avec le risque de tempête contre lequel tout le monde nous a mis en garde. S’il m’arrivait la moindre connerie Adrien ne pourrait pas venir me chercher. Sans parler de me faire redescendre… Je m’arrête donc symboliquement à 5100m au lieu-dit de la « Pirca del Inca » (pirca= muret de protection contre le vent, construit en pierres empilées). Cet abri construit par les Incas qui escaladaient le Plomo dans le cadre de leur cérémonies religieuses est la depuis des millénaires. Les pierres sont parfaitement ajustées et on devine même par endroits ce qui a du être des fenêtres. La descente est très commode. Le pierrier ne présentant aucun danger, je me lance plein pot dans un « caillou-surfing » éclatant. Sans parler de la vue. De la pirca il me semblait presque entrevoir l’océan ! Devant moi s’ouvrent les 2 vallées qui partent de La Parva et sur la droite, la fourmilière de Santiago transparaît toute fadasse à travers son smog. Si Marjo avait un télescope elle apercevrait sans doute ma veste orange en train de dévaler le pierrier. Je rejoins Adrien et quelques minutes plus tard le refuge est en vue.
Arrivés en bas Adrien va faire un p’tit somme pendant que je reste à causer au soleil avec 2 guides chiliens et leurs clients anglais venus conquérir le sommet. Les grands bretons montent leur tente en haletant à chaque sardine .. je donne pas cher de leur peau. Tout est calme et paisible dans ce petit monde à l’abri de la civilisation, quand soudain on voit débarquer un « paco » (= flic) en « uniforme » de haute-montagne i.e. avec les mousquetons réglementaires et le casque de circonstance, indispensable au camp de base… On sourit. 2min après, 39 autres pacos déguisés idem déboulent sur notre coin de pierrier. On ne sourit plus. Ils se disposent en 3 rang, dos au Plomo et leur chef se met à vociférer en agitant un bâton de marche : « Qu’est-ce qu’on est venus faire ici !!!??? » - La cohorte répond comme un seul homme : « Escalader les montagnes, chef !!! ». « Mais laquelle de montagne, tas de bons à rien !!!?? » - « Le Plomo, chef !!!! » - « Ok, et il est où le Plomo !!!?? » - silence… La double-décurie explore du regard le cirque montagneux qui était encore récemment le plus paisible du monde… « Retournez-vous bon sang !!! » - « Aaaah… ok ok…». Evidemment, quand on le regarde bien en face on peut pas le louper le Ploplo. Et là dessus, nos troufions des cimes nous entonnent un bon vieux chant guerrier de derrière les fagots. J’interroge les guides du regard pour savoir s’il n’y a pas soudain un risque d’avalanche. On se marre et on prend des photos. Et là, of course, y’a mon Adrien qui émerge de son coltard et qui découvre la scène, ébahi… « Mais c’est quoi ce bordel ? » interroge le candide. Il est décidément temps de partir.
On descend d’un cran vers le bas et au terme d’une promenade fort bucolique on retrouve notre tente à Piedra Numerada. Adrien m’apprend qu’il ne peut pas rester dormir là… trop mal à la tête. Mais comme il a retrouvé un peu de force et que La Parva n’est qu’à 2-3h de marche facile en terrain connu, il décide de redescendre le soir même. On se partage le matos, on casse un peu la croûte et il reprend la descente. Je reste seul dans la tente pour une soirée paisible en tête-à-tête avec les condors… Enfin pas vraiment… Une expé de 15 français a posé son camp au bord de la vega (pile-poil dans les moustiques). Ils ont du matos à ne plus savoir quoi en faire. Apparemment ils vont enchaîner direct sur l’Everest après. Le soir c’est « les bronzés font de l’andinisme »… « Aaaa taaaable ! » - « Dêpeche-toi Micheline, y’aura pas du lama pour tout le monde ! » - « Ouaah, t’es con hé »… Heureusement le jet-lag les met KO et à 20h ils terminent le tarot et vont se coucher.
Le lendemain je plie tout, et décolle à 6h, avant le lever de la 12-ème compagnie. Je suis de nouveau seul sur le chemin. Les couleurs de la Cordillère se réveillent dans le soleil levant. Et c’est de nouveau la lagune, la longue descente vers La Parva à travers les monotones pistes de ski et finalement le contact du goudron sous les chaussures.
Il n’y a ni bus ni navettes à La Parva. Je fais donc du stop. Bol incroyable (ou pas). Un chef de chantier me prend au bout de 5min dans son pick-up. Je balance le sac à l’arrière et grimpe dans la cabine. Et là commence la partie la plus périlleuse de l’expé. Le type fait Santiago-La Parva aller/retour 2 fois par jour. Le matin pour poser les ouvriers sur les chantiers (réparations des chalets des riches bourgeois) et le soir pour aller les chercher. Il connaît la route de montage par cœur. Je me tiens comme je peux à la poignée passager pendant que mon sac danse la rumba à l’arrière. Vatanen me dépose dans un quartier bourge loin du centre. J’enfile des chaussettes sur les pointes du piolet et des bâtons de marche pour éviter de faire des brochettes de citadins et je prends le bus puis le métro pour rentrer à la maison… Mort… Le Ploplo, toujours là, me fait un clin d’œil – « Sans rancune ! ;-) ».